Témoignage de Jean Paul Jouary

Jean Paul Jouary, témoignage - mathilde de l'Ecotais
Jean Paul Jouary, témoignage – Mathilde de l’Ecotais
(A propos de  l’exposition « Essentiel », novembre 2011)
Entrer dans l’univers plastique de Mathilde de l’Ecotais provoque en soi une petite cascade de surprises et d’émotions, parce que les œuvres de grand format s’imposent en plusieurs temps : peintures non figuratives qui éclaboussent le regard de toutes les teintes de l’arc en ciel, photographies de détails végétaux et animaux, trame intime de textures inconnues, arrière-plans mystérieux analogues aux spectacles télescopiques de l’Univers.
Quelle est la bonne apparence ? Toutes, aucune. Avec recul, au premier coup d’œil, nous pénétrons un univers de grandes peintures abstraites aux couleurs vives, dont on découvre de plus près les éléments végétaux et animaux d’êtres familiers, citrons, aubergines ou poivrons, carapaces ou pinces de crabe, saisis dans leurs teintes naturelles et leur structure profonde. L’œil apprend à les voir autrement, comme des éclats de lumière débarrassés de leurs usages et leurs métamorphoses liés à nos besoins humains. Les êtres comme soudainement perçus en eux-mêmes, hors d’atteinte de la destruction humaine. Approchons encore : cette structure révèle la poussière d’étoiles de galaxies lointaines au cœur de la chair de crabe et de calamar ou des zestes de citron. Une idée de l’infiniment grand dans les replis cachés de l’extrême petitesse. Des astres, des amas de lumière, des fractures de l’espace que l’on devine entre les fragments de coquille d’œuf, ou bien des écoulements étranges de matière jaune ou rouge que Mathilde de l’Ecotais dessine au jaune d’œuf ou au chou. Tout cela parle d’une douceur, d’un velouté, d’une transparence immatérielle de la vie naturelle. L’aubergine est ainsi réduite à cette essence colorée que Matisse avait sublimée en son temps sur la toile.
Pourtant, tout est deux fois saisi dans l’acier. D’un côté, des plaques sensibles – ô combien sensibles ! – d’acier mat qui donnent à ces peintures photographiques cette légèreté, cette distance et cette liberté que l’on ne connaissait pas aux poulpes et radis. D’un autre côté, des reliefs d’acier brillant, pliés en angles coupants, à la surface desquels les mêmes images changent de texture, et emprisonnent la vie dans de froides constructions techniques. L’œil va et vient entre les niveaux d’apparence et ces deux aciers qui soudent deux manières d’appréhender la simplicité naturelle. D’où vient qu’en Français on parle de « natures mortes » pour désigner les œuvres plastiques qu’en Allemand on appelle « natures silencieuses » et en Anglais « natures immobiles » ? Ici rien n’est mort, tout est figé dans l’acier, mais au bout d’une démarche créatrice qui fait sentir les vibrations essentielles de la vie. Rien n’est mort, tout est prisonnier. Les trois poulpes déclinent trois façons de le signifier. Le poulpe 1, le plus lumineux, est habillé de lumière et bouge sous notre regard, comme Nicolas de Staël disait voir bouger les bisons paléolithiques d’Altamira. Mais il est pris dans un réseau de filaments noirs d’huile de vidange en guise d’encre. Le poulpe 2 paraît danser dans ses propres couleurs, le poulpe 3 s’efface sous une mortelle pollution noirâtre. Le tout sous fond d’univers sans étoile. Les poissons dorés, brillants, laissent aussi deviner leur splendeur passée dans leur entassement morbide. Il y a là une sorte de joie envers et contre tout face à l’engloutissement de la vie dans le métal.
C’est bien cet invisible que Mathilde de l’Ecotais rend visible : au sous-sol de la galerie, une vidéo le fait sentir plus fort encore sans avoir besoin de l’expliciter par les mots. Une composition de petits poissons figés dans l’acier est projetée sur une structure métallique, à travers un petit bassin transparent où s’agitent quelques petits poissons bien vivants. Des pièces de monnaie tombent une à une et troublent la surface de l’eau, jusqu’à occuper l’essentiel du fond. La vie n’est alors perceptible que sur ce fond sombre de l’envahissement monétaire. Un dollar papier tombe à son tour, comme une signature. Ce va-et-vient de la vie et de la mort, de la créativité qui spécifie le vivant et des tenaillent qui l’enserrent, nous sont donnés à voir dans deux petites vidéos projetées sur deux assiettes blanches. Dans la première une pousseuse de caddy erre désespérément dans un labyrinthe, dans la seconde un petit poisson se débat, se heurte au bord de l’assiette, poursuivi par deux mains armées de couteau et fourchette. Sorte de ponctuation tragi-comique de l’exposition que l’on vient de découvrir à l’étage du dessus.
Remontons au niveau des grandes toiles photographiques. De même que les impressionnistes remerciaient la photographie de les avoir contraints à être peintres, c’est-à-dire à créer des apparences par delà l’illusion  de la reproduire, de même les peintres modernes ont pu contraindre les photographes à devenir peintres à leur tour. La technique photographique en restera toujours, pour des raisons optiques, à l’espace géométrique de la perspective construit par les peintres de la Renaissance italienne. Et de fait, les premiers maîtres de la photographie dite « humaniste » ont manifesté leur grande culture classique, donnant à la photographie son statut d’art à part entière. Mais il n’est pas de création possible dans l’illusion d’une saisie du réel en tant que tel, réduit à la géométrie de la perception visuelle. Le réel de l’art est une création de l’esprit, une réinvention permanente de notre rapport au réel. Il n’est rien de plus subjectif que ce que l’on appelle absurdement un « objectif ». C’est bien ce que Mathilde de l’Ecotais manifeste, en saisissant dans ses plaques d’acier l’espace plat de toute image. Et c’est l’image qui crée l’idée, seulement l’idée, de profondeur, tandis que les structures métalliques éclatent notre regard. Il n’y a là dedans, bien sûr, aucun « message », mais de la pensée fondue dans le sentiment.
Si bien qu’en entrant dans cet univers plastique de Mathilde de l’Ecotais, on pénètre en réalité dans son extrême sensibilité esthétique, qui fait oublier sa virtuosité technique, tout entière mise au service de l’émotion.